C’est lors d’une session « Innovation, éthique et IA agentique », organisée conjointement par le Comité de Droit Numérique et Vie Privée de l’ANADE, Microsoft et le Laboratoire de Droit et d’Intelligence Artificielle de l’Université Panamericana, que j’ai présenté une nouvelle ligne de recherche du LabDerIA : un Classement des Prédictions IA-Droit pour le Mexique.
La prémisse tient en une ligne ; c’est précisément sa simplicité qui la rend gênante : dans le monde de l’IA et du Droit, chacun pronostique l’avenir. Ça, c’est facile. Mais qui vérifie qui avait raison ?
Des prédictions sans rendre de comptes
Chaque année, les experts en legaltech publient leurs listes de tendances, fixent parfois la date à laquelle l’IA « transformera » les cabinets, annoncent que la régulation arrivera « avant 2027 » ou que les grands modèles de langage « domineront la révision contractuelle » dans tel délai. Ces affirmations circulent, sont citées dans des présentations d’entreprise, servent à justifier des budgets d’outillage et des recrutements.
La légitimité va à la voix la plus forte, elle devrait aller à la plus fiable.
L’exercice aux États-Unis
Pour valider la méthodologie, nous avons collecté 141 prédictions émises par 68 experts en 2024 pour l’année 2025, publiées dans The National Law Review, et nous les avons vérifiées une à une. Les résultats sont disponibles dans l’Observatoire de Prédictions.
L’exercice a confirmé ce que la littérature sur le forecasting établit depuis Tetlock : les pronostics formulés avec le plus d’assurance ne sont pas les plus exacts ; le prestige institutionnel de l’auteur n’est pas corrélé à la précision de ses anticipations.
La méthodologie
Le Classement des Prédictions n’est pas une enquête de perceptions. Trois cadres validés en constituent la base.
Le Brier Score (Brier, 1950) comme métrique centrale : il évalue la précision des prédictions probabilistes et pénalise aussi bien la confiance excessive que la prudence excessive. Une prédiction telle que : « avec 90 % de probabilité, X se produira avant décembre » est vérifiable et scorable ; une qui dit « l’IA changera probablement les cabinets » ne l’est pas.
Les proper scoring rules (Gneiting et Raftery, 2007, JASA) : elles imposent à l’auteur d’être honnête sur son incertitude, car toute tentative de contourner le score aboutit à un résultat plus mauvais pour qui s’y risque.
Le cadre du Good Judgment Project de Philip Tetlock, validé par l’IARPA à travers plus de vingt-cinq articles évalués par les pairs : il démontre que les meilleurs prévisionnistes ne sont pas les plus sûrs d’eux-mêmes, mais ceux qui révisent leurs croyances fréquemment et calibrent leur confiance sur les données disponibles. On dirait une description du gendre parfait, mais c’est pourtant bien ce qui est exigé en sciences et dans l’académie.
Quatre conditions pour entrer dans le classement
À la différence des sondages habituels de « prédictions pour 2026 », l’instrument que nous avons développé impose quatre conditions sans dérogation.
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Une probabilité chiffrée, comprise entre 5 % et 95 %. Affirmer que quelque chose « se produira probablement » est insuffisant.
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Une date limite de résolution. Sans échéance, la vérification est impossible.
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Un critère objectif de vérification. La prédiction doit pouvoir être tranchée à partir d’informations publiques.
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Un score de spécificité, pour décourager l’effet Barnum : cette tendance à formuler des prédictions si vagues que presque n’importe quel résultat les confirmerait (coucou les astrologues !).
Pourquoi c’est important pour le Mexique
L’écosystème legaltech mexicain présente une fragilité particulière : les données sur l’adoption réelle des outils d’IA dans les cabinets et les services juridiques sont rares ; quand elles existent, elles proviennent le plus souvent des fournisseurs de ces mêmes outils. Les narratives circulent donc souvent sans contrepoids empirique, et presque tout le temps dans un écosystème ultra enthousiaste pour naviguer dans le sens du courant économique des voisins au nord du pays.
Un Classement des Prédictions construit sur une méthodologie solide et articulé à des données vérifiables offre précisément ce contrepoids : non pas une opinion supplémentaire sur l’avenir, mais un moyen de savoir qui a raisonné sans se planter dans le passé.
Le résultat sera un classement public où la visibilité et la réputation des meilleurs prévisionnistes reposeront sur des preuves, non sur le marketing. Pour ceux qui travaillent à l’intersection de l’IA et du Droit au Mexique, contribuer à ce projet depuis son démarrage est une occasion de consolider à la fois la rigueur de leurs propres analyses et la crédibilité collective du secteur. Pas mal, non ? Alors, participez à l’aventure !
Publié initialement sur LinkedIn le 25 février 2026, lors du lancement du Classement des Prédictions à la session ANADE + Microsoft + LabDerIA UP.